Roumanie - Il y a 7000 ans

Le tell submergé de Taraschina

Situé au cœur de l’actuel delta du Danube, le tell chalcolithique de Taraschina est le témoin emblématique des paysages préhistoriques, aujourd’hui submergés par les eaux du Danube. Les communautés chalcolithiques qui peuplaient la zone durant le 5e millénaire avant notre ère ont été soumises à des modifications de leur environnement qui les ont contraintes à modifier leur mode de vie.


Fouille du site de Taraschina, dans le delta du Danube (Roumanie) par les membres de la Mission
Fouille du site de Taraschina, dans le delta du Danube (Roumanie) par les membres de la Mission "Archéologie du delta du Danube" (cliché : A. Burens-CNRS).

Durant l’Holocène, soit les 8000 dernières années, l’élévation du niveau marin a conduit, en mer Noire, à la formation du delta du Danube. Ce phénomène a provoqué la submersion de zones initialement peuplées par les communautés néolithiques. Les fouilles conduites sur le tell de Taraschina permettent de découvrir ces paysages préhistoriques submergés dans la zone de l’actuel delta.

L'étude des paysages préhistoriques

Les travaux de la mission archéologique franco-roumaine « Archéologie du delta du Danube » sont centrés sur l’étude des paysages préhistoriques submergés du delta du Danube. Depuis 2010, notre équipe pluri-disciplinaire conduit des fouilles dans la zone centrale du delta du Danube, sur le tell submergé de Taraschina, commune de Maliuc. Un tell est une colline artificielle formée par les différentes couches d'habitations humaines. Durant l’Holocène, l’élévation du niveau marin et la progradation du système deltaïque ont conduit à modifier la géographie des territoires des sociétés qui peuplaient le littoral de la mer Noire et de l’actuelle zone du delta du Danube. Une partie des territoires des sociétés humaines a ainsi été soustrait, et une partie des sites archéologiques néolithiques et protohistoriques se trouve aujourd’hui sous les eaux ou les sédiments des fleuves et des deltas.

Au début de l'Holocène, l'élévation du niveau de la mer

En Mer Noire, après la phase lacustre, l’élévation du niveau marin est liée à la reconnexion qui s’opère entre la mer Noire et la Méditerranée il y environ 10 000 ans. Au début de l’Holocène – il y a 8000 ans - l’élévation rapide du niveau de la Mer Noire, de plusieurs dizaines de mètres, a engendré à la submersion d’une partie de la plateforme continentale et à la création du delta du Danube. Ce phénomène a conduit à la submersion de zones qui étaient potentiellement peuplées par les communautés néolithiques et protohistoriques. Les fouilles conduites par notre équipe dans le delta du Danube, notamment à Taraschina, ont ainsi permis de valider l’hypothèse de l’existence de paysages préhistoriques aujourd’hui submergés dans la zone de l’actuel delta.

Des réserves archéologiques

La possibilité de découvrir des vestiges archéologiques dans des zones aujourd'hui submergées concerne différents contextes géographiques. La zone centrale du delta et ses rides sableuses (provoquées par les courants dus à la marée) dispose d‘un fort potentiel de sites préhistoriques et protohistoriques comme l’atteste la fouille du tell submergé de Taraschina. Tout comme les zones littorales et les lagunes, mais également dans les lacs. La zone des lacs, le long du cours aval du Danube (delta bloqué), est actuellement recouverte par des alluvions du Danube dont nous savons qu’elles se sont déposées postérieurement à la période Néolithique / Protohistorique. Cette zone au fort potentiel n’a pas fait l’objet de recherches intensives pour l’instant.

Nous avons évalué, toutes périodes confondues, l’importance du patrimoine archéologique au sein de la réserve Biosphère delta du Danube. Le delta stricto-sensu a livré des sites archéologiques chalcolithiques, protohistoriques antiques et médiévaux, révélant l’ancienneté de son peuplement. Le pourtour des actuelles zones humides recèle de nombreux sites archéologiques, révélateurs de l’intensité du peuplement de ces zones et leur attractivité dans le passé. L’étude des modifications paléo-géographiques anciennes et du trait de côte montre qu'il existe potentiellement un nombre important de sites archéologiques dans des zones aujourd’hui recouvertes par les sédiments du delta et des zones humides littorales.

 

Zoom
Travaux de la mission archéologique "delta du Danube" 2020
© CNRS, UMR 5602 – L. Carozza

Le tell chalcolithique submergé de Taraschina à Maliuc

Sur le terrain, la fouille du tell chalcolithique de Taraschina constitue la pierre angulaire de la mission «Archéologie du delta du Danube». Cette opération fait l’objet d’un co-financement important de la part du Ministère de la Culture et de l’Identité Nationale de Roumanie qui soutient cette opération emblématique. Une importante campagne de fouille s’est tenue durant 30 jours en septembre 2019.

Un bâtiment incendié

La fouille porte actuellement sur une surface de 120 m2. Nous avons concentré nos moyens sur une surface de 80 m2, qui correspond à la surface d'un bâtiment incendié. L’objectif de cette fouille est d’étudier ce bâtiment dont nous savons qu’il a été partiellement détruit par un incendie, vers 4350 av. J.-C., à un moment où va s’opérer l’abandon temporaire du tell de Taraschina. L’état exceptionnel de conservation du site permet d’aborder la problématique de la destruction par le feu des unités d’habitations, observée couramment sur les tells de cette période.

Vidéo
Taraschina pour MAEDI
© CNRS, UMR 5602 - A. Burens
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Taraschina par drone
© CNRS, UMR 5602

Notre objectif est de décrire le processus de démantèlement de cette unité d’habitation, de manière à discriminer ce qui relève de faits anthropiques de processus davantage naturels (taphonomie et processus post-dépositionnels). La fouille s’oriente notamment vers une approche quantitative de chacun des éléments mis au jour au sein des niveaux de destruction. Pour ce faire, les éléments d’architecture sont caractérisés et quantifiés sur le terrain et consignés dans une base de données.

Des innovations pour s'adapter aux changements environnementaux

La campagne 2019 a permis de mettre en évidence une partie des parois rubéfiées de l’unité d’habitation incendiée, ainsi qu’une structure de combustion (sole foyère) adossée à la paroi du bâtiment. Le long des murs rubéfiés, des récipients déposés in situ ont été mis au jour. Mais le fait le plus marquant est l’identification des sols de circulation. Il s’avère qu’une partie de l’unité d’habitation disposait d’un vide sanitaire, c’est-à-dire que le sol en terre battue reposait un platelage de bois. Ce mode de construction pourrait correspondre à une adaptation aux changements de conditions environnementales qui se sont produites vers 4350-4300 av. J.-C., qui se caractérise par l’accroissement du régime des crues.

De manière à analyser ce niveau de destruction, nous avons réalisé un clone numérique en 3D à l’aide d’un laser terrestre 3D. Autre fait marquant, nous avons mis au jour plusieurs éléments en cuivre, probablement des déchets, qui témoignent d’activités de mise en forme de petits objets en cuivre, en dehors de l’unité d’habitation, dans une zone d’activité. Une fois la structure analysée, il s’agira de réaliser un sondage stratigraphique sous cette unité, car les carottages ont permis d’identifier une probable structure d’habitat antérieure

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Diaporama Taraschina zone 3
© CNRS, UMR 5602 – A. Burens