Chypre - Il y a 11 000 ans

Klimonas, la néolithisation de Chypre

Située en Méditerranée orientale, Chypre offre un modèle miniature de la néolithisation dont les différentes étapes sont marquées par des influx réguliers venant de l’aire levantine toute proche. Klimonas, fondé au début du IXe millénaire par les premières sociétés d’agriculteurs originaires du Proche-Orient, correspond au plus ancien village néolithique actuellement connu dans ce contexte insulaire.


  • Klimonas, la néolithisation de Chypre
Vue générale du site de Klimonas (© Mnhn/J.-D. Vigne).
Vue générale du site de Klimonas (© Mnhn/J.-D. Vigne).

Les travaux de terrain qui ont débutés en 2011 à Klimonas ont pour objectif d'étudier un site contemporain du Néolithique précéramique A levantin (PPNA), période très peu connue à Chypre. Localisé au Sud de l'île, le site livre des informations de première importance sur les populations de chasseurs-cueilleurs et d'agriculteurs précoces ayant peuplé Chypre au début du IXe millénaire av. J.-C.

Un village néolithique

Les premiers sondages conduits en 2009 ont rapidement révélé l’importance de ce site dont la surface a été estimée à un demi-hectare. Une opération a donc été planifiée à partir de 2011 et les résultats ont montré le grand intérêt de Klimonas pour appréhender sur l’île la connaissance des populations immédiatement antérieures aux premiers établissements néolithiques d’âge PPNB. Les recherches ont mis en évidence l’existence d’occupations contemporaines du Pre-Pottery Neolithic A (PPNA) du continent, soit entre 9000 et 8700 av. J.-C.

Le site correspond  à  un  village  caractérisé  par  diverses constructions de plan circulaire de 4 à 6 mètres de diamètre. Ces bâtiments, aménagés à l’horizontale sur le versant, sont dotés d’une tranchée périphérique de fondation qui servi d’assise pour l’implantation de murs bâtis exclusivement en terre crue.

Base des architectures circulaires du village néolithique
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Base des architectures circulaires du village néolithique
© Mnhn/J.-D. Vigne

Un « édifice communautaire »

Il existait, à côté de ces « habitations » au moins un bâtiment d’envergure de type « édifice communautaire ». Ces grandes constructions perçues comme des bâtiments à usage collectif sont interprétées comme des lieux de réunion ou de pratiques rituelles. Elles sont connues en Turquie, Syrie, Irak, Palestine et Jordanie dans des contextes de la transition Xe/IXe millénaire av. J.-C. Le bâtiment de Klimonas montre que ce modèle a migré précocement à Chypre. C’est là une découverte d’envergure pour évaluer les diffusions levantines dès le PPNA.

Vue zénithale du bâtiment collectif
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Vue zénithale du bâtiment collectif
© Mnhn/J.-D. Vigne

Un village d'agriculteurs-chasseurs

Les vestiges archéobotaniques montrent que les villageois de Klimonas cultivaient des céréales, notamment le blé amidonnier qu’ils avaient probablement introduit depuis le continent. Plus de 10 000 restes fauniques indiquent qu’ils chassaient le seul grand gibier qui vivait alors sur l’île, un petit sanglier précédemment introduit à Chypre par les chasseurs épipaléolithiques. Chiens domestiques et chats commensaux, ces derniers introduits pour lutter contre les souris, vivaient dans le village. Les poissons et les coquillages marins n’étaient pas consommés, contrairement aux tortues et aux crabes d’eau douce.

Toutes ces questions d’ordre économique sont également abordées par le biais des industries lithiques. Le grand nombre de pointes de projectile soulignent la part importante de la chasse au sein de ces populations. L’outillage est également composé de nombreuses armatures de faucilles qui, tout comme la présence d’instruments de mouture et de balles de céréales utilisées dans la confection des murs de terre crue, soulignent la part de l’alimentation végétale. De ces diverses productions se dégage le profil économique des  habitants de Klimonas : il s’agit d’agriculteurs-chasseurs.

Pointes de projectile PPNA
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Pointes de projectile PPNA
© Mnhn/R. Khawam

Objets de parure et objets symboliques

Les éléments de parures et objets symboliques permettent d’apprécier la part respective des influx idéologiques continentaux et des spécificités indigènes. La présence attestée de pierres à rainure, trait culturel nord-levantin, ou celle, encore rare, de vases de pierre renvoient à des impacts issus du continent. Par contre, La présence de figurines anthropomorphes stylisées pourrait constituer parmi les plus anciennes représentations anthropomorphes de l’expression préhistorique chypriote. La plupart des objets de parure sont confectionnés dans des coquillages marins et dans une roche verte chypriote, la picrolite.

Eléments de parure en roche verte et en coquillages marins
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Eléments de parure en roche verte et en coquillages marins
© Cnrs/S. Rigaud

Tous ces problèmes, largement ouverts, amènent à une progressive révision de l’image de l’introduction à Chypre du processus néolithique. Les premiers agriculteurs semblaient donc, dans le cadre de la conquête de nouveaux territoires, arriver du continent avec tout un système économique et social élaboré et dont l’île allait être bénéficiaire. Or les recherches à Klimonas invitent désormais à une vision plus complexe de ce processus dont les différentes facettes feront l’objet de développements dans la monographie du site qui est en cours de préparation.

La mission va désormais s’orienter vers une approche plus large, se plaçant à l’échelle du territoire littoral. Les prospections réalisées ont déjà permis d’identifier un certain nombre de sites nouveaux susceptibles d’avoir accueilli d’autres sites contemporains de Klimonas et - pourquoi pas ? – de périodes plus anciennes pouvant éclairer la période du Xe millénaire, inconnu à Chypre jusqu’à présent.

La mission

La mission bénéficie du soutien du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE), de l’Ecole Française d’Athènes, du Centre national de la recherche scientifique (SEEG Limassol, INEE), du Laboratoire « Archéozoologie, archéobotanique » (UMR 7209, Paris) et du Laboratoire “TRACES” (UMR 5608, Toulouse).

L’étude du site s’appuie sur les compétences scientifiques de L. ASTRUC (tracéologie, CNRS Paris), A. AVERBOUH (industrie osseuses, CNRS Paris), S. BAILON (herpétofaunes, CNRS Paris), P. BEAREZ (ichtyofaunes, CNRS Paris), C. BENECH (géophysique, Univ. Lyon), T. CUCCHI (archéozoologue, MNHN Paris), C. DELHON (phytolithes, CNRS Nice), B. DEVILLERS (géomorphologie, Univ. Montpellier), Y. FRANEL (stratigraphie, INRAP, GO), B. GASSIN (tracéologie, CNRS Toulouse), L. GOURICHON (ornithofaune, CNRS Nice), B. GRATUZE (analyse des obsidiennes, CNRS Orléans), R. HADDAD (approche sociologique, Doc. Nanterre), M. LEBON (analyse des colorants, MNHN Paris), F. LE MORT (anthropologie, CNRS Lyon), L. MANCA (industrie osseuse, P-Doc Paris), C. MANEN (vaisselle de pierre, CNRS Toulouse), N. MAZUCCO (tracéologie, CESIC Barcelone), P. MYLONA (géoarchéologie, MNHN Paris), A. QUILES (datations IFAO Le Caire), S. RIGAUD (étude des parures, CNRS Bordeaux), J. ROBITAILLE (Macro-outillage, Doctorant Toulouse), N. SERRAND (malacologie, INRAP Antilles), A. TABBAGH (géophysique, Univ. PM Curie Paris), M. TENGBERG (carpologie, MNHN Paris), S. THIEBAULT (anthracologie, CNRS Paris), O. TOMBRET (datations, MNHN Paris), R. TOUQUET (topographie, INRAP IdF), J. WATTEZ (micromorphologie, INRAP IdF), G. WILLCOX (carpologie, CNRS Lyon), A. ZAZZO (datations, biogéochimie, CNRS Paris).

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