Il y a 30 000 ans. Découvert il y a 150 ans

L'abri Cro-Magnon

À la fin mars 1868, des travaux le long de la voie de chemin de fer passant aux Eyzies (Dordogne) livraient, dans l’abri Cro-Magnon, des ossements humains de plusieurs individus. Des néandertaliens avaient déjà été identifiés auparavant, mais il s’agissait de la première découverte d’Hommes préhistoriques anatomiquement modernes. L’ancienneté des Hommes préhistoriques et leur ingéniosité avaient été démontrées moins d’une décennie auparavant. Il restait à connaître leur physionomie.


Vue d'ensemble des Eyzies-de-Tayac en Dordogne, où se trouve l'abri Cro-Magnon. © Musée National de Préhistoire. Cl. Philippe Jugie
Vue d'ensemble des Eyzies-de-Tayac en Dordogne, où se trouve l'abri Cro-Magnon. © Musée National de Préhistoire. Cl. Philippe Jugie

Depuis 150 ans, de nombreuses études ont été menées sur les restes humains (études des populations, des pathologies, des pratiques funéraires, etc.). Une date, obtenue sur l’un des coquillages composant la parure funéraire leur donne un âge compris entre - 32 et 31 000 ans.

Les découvertes de Cro-Magnon ont constitué une étape fondamentale de la Préhistoire mondiale et dans la définition de notre espèce, celle de l’Homme anatomiquement moderne ou Homo sapiens.

Fouille et découverte du site

La découverte des fossiles de Cro-Magnon est fortuite, à une époque de fort engouement pour la Préhistoire dans la région des Eyzies-de-Tayac (Dordogne) : son retentissement est immédiat et considérable. Mandaté par le Ministre de l’Instruction publique, Louis Lartet, fils d’Édouard Lartet, expertise la découverte et est chargé des fouilles. Il présente officiellement la découverte le 16 avril 1868 à Paris.

Pour Louis Lartet, l’ampleur du talus masquant l’abri et l’association des vestiges humains avec une faune quaternaire prouvent l’ancienneté de la sépulture. Cependant, de nombreuses incertitudes subsistent à cause de l’ancienneté de la fouille et du caractère fortuit de la découverte. L’intervention de Louis Lartet était limitée (extension et durée) et consacrée à la partie inférieure du remplissage. Par la suite, l’abri fut totalement vidé de son contenu.

Dès la découverte, des articles de journaux et de nombreuses publications scientifiques rendent compte de l’impact de l’événement. Les anthropologues disposent enfin de squelettes presque complets, dont les caractères anatomiques ne diffèrent pas des nôtres : ces "Hommes de Cro-Magnon" deviennent les représentants emblématiques de nos ancêtres préhistoriques.

« L’homme fossile, l’homme antédiluvien, l’homme des temps pré-historiques, existerait donc, et bientôt il ne sera plus possible de douter de ce fait considérable, au sujet duquel la science possède dès à présent les éléments nécessaires pour dire son dernier mot » Eugène Massoubre, 1868. Chronique locale. L’Écho de la Dordogne. 10 avril 1868

Définir l’Homme moderne

Les critères définissant la modernité anatomique sont établis principalement à partir du crâne (reliefs sus-orbitaires et menton notamment). Si l’« Homme de Cro-Magnon » est connu de tous, les scientifiques préfèrent aujourd’hui le terme « Homme anatomiquement moderne », par souci de précision. Il appartient à l’espèce Homo sapiens, dont les plus vieux représentants ont été trouvés en Afrique et au Proche-Orient. En l’état actuel de nos connaissances, l’origine de l’Homo sapiens est beaucoup plus délicate à définir puisqu’il n’y a pas de consensus au sein de la communauté des paléoanthropologues sur la définition de cette espèce.

Caractères anatomiquement modernes
Image
Crânes de Cro-Magnon
Vitrine Cro-Magnon © Musée national de Préhistoire

L’abri, lieu d’habitat, puis funéraire

Au moment de la découverte, les niveaux sont rapportés à « l’époque d’Aurignac », définie quelques années plus tôt par Édouard Lartet (1861). Malgré des objections concernant l’association des ossements humains avec les niveaux archéologiques, l’établissement de nouvelles subdivisions dans le Paléolithique supérieur (et en particulier cet Aurignacien, divisé en 1912 par Breuil en Châtelperronien, Aurignacien et Gravettien) et les multiples autres propositions, pas toujours fondées ni sans arrière-pensée, la sépulture a la plupart du temps été considérée comme aurignacienne.

Ce n’est malheureusement qu’en examinant les collections disséminées dans diverses institutions que l’on peut, a posteriori, envisager que l’abri contenait également, en plus d’une importante séquence aurignacienne, des traces d’installation ou de passage ultérieurs, gravettiens et solutréens. Or, d’après la stratigraphie relevée par Louis Lartet, les fossiles humains se trouvaient à la base de l’ensemble supérieur du remplissage. Après de nombreuses (14) tentatives de datation radiocarbone infructueuses des ossements humains, c’est une des 300 coquilles de Littorina littorea (coquillage atlantique) composant la parure qui accompagnait la sépulture qui a été datée, livrant un âge gravettien ancien.

L’abri Cro-Magnon était donc un habitat aurignacien, puis, alors qu’il était presque comblé, un lieu de sépulture gravettien.

Coupe détaillée de l’abri Cro Magnon, près des Eyzies
Image
Coupe détaillée de l’abri Cro Magnon, près des Eyzies

L’habitat aurignacien

L’Aurignacien marque l’avènement de l’Homo sapiens en Europe et de sa modernité culturelle, avec des expressions symboliques (parure et art) remarquables, des savoir-faire inédits et une nouvelle complexité des règles sociales.

La partie la plus reconnaissable des vestiges archéologiques de l’abri Cro-Magnon appartient à l’Aurignacien ancien. De fortes lames, débitées à partir de larges nucléus sont retouchées en bout pour fabriquer des grattoirs ou sur leur longueur pour fabriquer des lames aurignaciennes, parfois étranglées. Des lamelles sont produites aux dépens des fronts carénés de grattoirs épais. Enfin, une grande variété d’objets en matière dure d’origine animale (sagaies, poinçons, lissoirs, etc.) est fabriquée.

La sépulture

Bien qu’aucune fosse ni aménagement funéraires n’aient été observés, qu’aucune information n’ait pu être récoltée sur la position des corps, la coupe et le plan succinct de répartition des ossements permettent de déduire un regroupement des défunts dans un espace réduit, en partie supérieure du remplissage, en fond d'abri et très près de la voûte. Cette localisation ne peut être imputée à un phénomène naturel.

Plan de l’abri Cro Magnon
Image
Plan de l’abri Cro Magnon

Le dépôt est donc bien intentionnel et la présence d’ossements de petite taille plaide en faveur d'un dépôt primaire. À proximité des ossements, l'ocre rouge, les éléments de parure en coquillage (littorines) et les pendeloques en ivoire marquent une pratique d'inhumation de corps parés, ou peut-être de dépôts funéraires. Les ossements sont encore fortement recouverts d’ocre. Les littorines étaient si nombreuses qu’elles ont été dispersées dans divers musées, français et étrangers. On ignore en revanche comment étaient portés ces éléments de parure, ni si l'ocre parait les vivants ou uniquement les morts.

Parure de coquillages (28 littorines)
Image
Parure de coquillages (28 littorines)
© MAN. C. Valorie Gô
Parure de coquillages (28 littorines)
Image
Parure de coquillages (28 littorines)
2016 © MAN. Cl. Valorie Gô

Ossements

L’abri Cro-Magnon a livré plus de 120 ossements humains. Ne connaissant pas leur position initiale, il est très difficile de les regrouper par individus. Des travaux, s’appuyant sur la reconstitution virtuelle, sont en cours. Un minimum de quatre adultes est déduit du nombre des fragments crâniens. Des restes très fragmentaires suggèrent la présence d’au moins trois nouveaux-nés et un nourisson plus âgé. Les crânes les plus complets appartiennent à deux adultes, l’un probablement masculin (CM1, surnommé « le vieillard ») et un autre plus gracile, peut-être féminin (CM2). Tous deux sont relativement âgés, l’absence des dents ne permettant pas d’être plus précis. L’os frontal de CM1 présente une dépression, aujourd’hui attribuée à une maladie dont la nature est encore très débattue. En dépit des hypothèses qui ont pu être émises, cette maladie n'est probablement pas la cause de son décès. L’adulte CM3, seulement représenté par une calotte crânienne est peut-être aussi masculin. Les os coxaux, dont un seul peut être associé à un crâne (CM1), indiquent la présence de deux hommes et d’une femme, tous âgés de plus de 40 ans. L'étude des membres inférieurs, récemment ré associés entre eux, met en évidence des sujets assez grands (1,70 à 1,77 m pour les hommes, environ 1,65 m pour la femme) et très robustes. En revanche, il n’est pas possible d’établir de lien de parenté entre eux, car il n’y a plus de collagène pour les analyses ADN.

La sépulture de Cro-Magnon est donc plurielle, mais il n'est pas possible de déterminer si les défunts ont tous été déposés en même temps. La présence de concrétions sur les ossements du "vieillard" laisse penser qu'au moins cet individu n'a pas été à proprement parler enterré (c'est à dire recouvert de sédiment). Le fait de laisser les cadavres à l'air libre semble être une spécificité du Sud-Ouest de la France pour la Gravettien.

Les Gravettiens

Les humains de l’abri Cro-Magnon sont plus robustes que la population moderne actuelle. La puissance de leurs membres inférieurs, ainsi que celle des autres sujets datés du Gravettien a été mise en lien avec une très importante mobilité. L'étude des membres supérieurs montre une asymétrie très importante chez les sujets masculins, alors qu’elle est faible chez les sujets féminins : cela a été interprété comme la conséquence d’une répartition différente des tâches entre hommes et femmes, dont la nature reste à définir.

Depuis 2014, l’abri de Cro-Magnon accueille les visiteurs. 150 ans après la découverte du premier fossile de Cro-Magnon, les recherches sont toujours en cours ; la Préhistoire n’a pas encore livré tous ses secrets.

Les collections de l'abri Cro-Magnon dans les musées

Le saviez-vous ?

  • Le nom de Cro-Magnon vient d'un toponyme francisé de l'occitan Cròs-Manhon [krɔ.ma.ˈŋu] Cro signifie « trou, creux, grotte » et Magnon pourrait signifier « Monsieur, Grand » ou être le nom d'une personne.

Abri sépulcral de Cro-Magnon
Image
Abri sépulcral de Cro-Magnon
© Site de l'Abri Cro-Magnon. Cl. Estelle Bougard
L'abri Cro-Magnon
Image
L'abri Cro-Magnon
© Site de l'Abri Cro-Magnon. Cl. Estelle Bougard
L'abri Cro-Magnon. Philippe Jugie, MNP/RMN-GP
Image
L'abri Cro-Magnon
© Musée national de Préhistoire. Cl. Philippe Jugie
L'abri Cro-Magnon
Image
L'abri Cro-Magnon
© Musée national de Préhistoire. Cl. Philippe Jugie

Informations pratiques

Bibliographie

  • Lartet Edouard, Christy Henri 1865-1875 - Reliquiae aquitanicae, being contributions to the archaeology  and Palaeontology of Perigord and the adjoining provinces of Southern France, Londres,  Williams and Norgate (H. Baillière), 1865-1875, In-8°, 506 p. (chapitres VI p. 62-72, IX p. 97-122 et X p. 123-125)
  • Broca Paul 1868 - Sur les crânes et ossements des Eyzies. Bulletins de la Société d'anthropologie de Paris, II° Série. Tome 3,. p. 350-392. URL : www.persee.fr/doc/bmsap_0301-8644_1868_num_3_1_9548
  • Henry-Gambier Dominique 2002 - Les fossiles de Cro-Magnon (Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne), Bulletins et mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris [Online], 14 (12), p. 89-112. URL : bmsap.revues.org/459
  • Henry-Gambier Dominique 2008 - Comportement des populations d’Europe au Gravettien : pratiques funéraires et interprétations. PALEO, 20, p. 399-438. URL : paleo.revues.org/1632
  • Villotte S., Balzeau A., 2018. - Que reste-t-il des Hommes de Cro-Magnon 150 ans après leur découverte ?, Bulletins et mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 30 (3-4), p. 146-152.

Projet de recherche

  • Projet ANR Gravett'Os (resp. S. Villotte) "Biologie, pathologie et comportements des Gravettiens : du squelette aux interprétations palethnologiques" (ANR-15-CE33-0004)